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Lettre à un père

Cher Monsieur,

Vous ne me connaissez pas, vous ne m’avez jamais vue, mais mon regard s’est posé sur vous aujourd’hui. Vous marchiez le long du trottoir quand je patientais dans ma voiture, coincée, à l’heure de pointe, dans une circulation infernale. Des petites têtes d’écoliers gigotaient d’impatience dans la majorité des voitures qui m’entouraient. Vous portiez le cartable pesant de votre enfant. Un garçon bouillonnant de santé et ne manquant visiblement de rien, chaussant aux pieds une paire de Stan Smith et arborant une belle casquette des Lakers. Il dégustait son cornet de crème glacée en marchant à vos côtés. Je sais ce que cela coûte en sacrifices de temps et d’argent que d’élever un enfant. Je suis moi-même mère.

Un petit garçon à la démarche claudicante a croisé votre chemin. La caisse en bois qu’il logeait sous le bras, faisait pencher son corps. Vous vous êtes retourné pour l’interpeler. À vue d’œil, Il serait du même âge que votre fils. Ils auraient onze ans. Je suis saisie par la dureté de ses traits. Son corps ténu et sec trahissait des années de privations et de malnutrition. L’usure se lisait sur tout son être et jusque dans la semelle en gomme de ses sandales.

Le voilà qui pose sa boite à cirage par terre et qui s’agenouille devant vous. Machinalement, vous posez votre chaussure en cuir sur le repose-pied. Le petit bonhomme courbe un peu plus l’échine et se met à l’ouvrage. Avec la précision du geste souvent répété, l’artisan en herbe nettoie votre soulier, étale la crème à cirer, frotte le cuir et le fait briller. Sous ses doigts habiles, la brosse à reluire valse et tournoient les chamoisines.

De deux petites tapes sur le rebord de la caisse, le petit Maître du ballet signe la fin de sa prestation. Mais il y a trop de klaxons autour de vous Monsieur pour que vous l’ayez entendu. Vous craignez, comme bien des conducteurs, qu’un chauffard n’égratigne votre voiture garée un peu plus loin et à la va-vite. Le petit garçon, soulève la tête pour vous signifier de tendre l’autre pied. Ses yeux se posent alors sur le cornet de glace de votre fiston. Son visage s’illumine de mille désirs et l’espace d’un instant, l’enfant en lui ressuscite et bouleverse mon cœur de mère.

Je suis saisie aux entrailles. Sous vos yeux Monsieur, un enfant vit un grand moment de solitude dans une indifférence qui doublait ses torts d’un affront. J’ai espéré, cher Monsieur, une réaction de votre fiston, en l’absence de la vôtre. Un sourire, une connivence, un miracle comme seuls les enfants savent faire. J’espérais voir interagir, deux enfances qui se côtoient sans jamais se mélanger. Il n’en fut rien. Le petit cireur était totalement invisible à ses yeux, puisqu’il l’a toujours été dans les vôtres.

Vous voici Monsieur, chaussé d’une paire de pompes rutilantes. Satisfait mais suffisant, vous grattez le fond de votre poche et tendez des petites pièces de monnaie au cireur. Il vous remercie en comptant son gain et en s’excusant presque d’avoir empiété sur votre précieux temps. Ses courbettes gonflent votre orgueil à bloc. Son attitude servile, que vous mettez au crédit de votre largesse, n’est que l’expression de l’instinct de survie dans l’enfer de la rue. Votre fils chéri a digéré cette scène, entre deux lapées de crème glacée. À son tour, il la perpétuera peut-être avec le même manque d’empathie et sans le moindre remords.

Je ne vous tiens pas responsable du sort et de la vie de cet enfant. Lui-même n’a pas choisi sa naissance. Vous n’êtes ni son géniteur, ni son tuteur. Par contumace, les textes de loi régissant le travail des mineurs vous affranchissent. Mais c’est à votre humanité que je m’adresse Monsieur, avec tout ce qu’elle suppose de sens moral et d’éthique.

En recherchant les services du petit cireur, vous avez renié son enfance. Ses rêves se meurent à petit feu, abandonnés au fond d’une boite à cirage, aux côtés des brosses et des chiffons, au milieu des klaxons, de la cohue et de notre insensibilité.

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Tous égaux, tant que chacun reste à sa place!

Elle est attablée face à l’océan qu’elle défie du regard. Sur la terrasse couverte de ce restaurant huppé, elle se tient bien droite sur sa chaise. Son maquillage est splendide. Elle est la réplique exacte de ses couvertures de magazines et elle met un point d’honneur à le prouver.  Elle feint le naturel et la décontraction mais elle est vite rattrapée par un malaise. Celui de se sentir épiée. Elle croit savoir que tout le monde la regarde. N’est-elle pas célèbre de ses dizaines de milliers d’abonnés? Une célébrité attrapée sur les réseaux sociaux comme on attraperait un virus. Ça vous tombe dessus sans que vous n’ayez le temps de vous y préparer. Elle touche à peine à son assiette et entre deux services, tire sur sa cigarette super-slim, ultra féminine et glamour. Des cigarettes de Duty-free, de celles qui ne tueraient qu’à moitié en entraînant à la longue un semi-cancer des poumons. Sur la table, son sac à main Channel trône aux côtés du dernier téléphone intelligent et de sa clé tactile de BMW . Des trophées durement amassés et qu’elle dresse autour d’elle en bouclier.  Elle est accompagnée d’une petite cour d’amies qui lui servent de faire-valoir. À sa table, le contraste est flagrant. Elle est la plus belle, la mieux coiffée, la mieux habillée. Une distribution parfaite. Aucun doute ne plane sur sa beauté supérieure naturellement acquise auprès de chirurgiens renommés de la place. Son entourage tente de la divertir. Elle feint de s’y intéresser entre deux appels téléphoniques.  Elle fixe l’océan comme on s’accrocherait à un gilet de sauvetage. Il y a dans cette salle tant de regards qui risqueraient de s’attarder sur elle. Certes, elle est connue, mais son étoile ne brille pas assez dans le firmament pour qu’on lui offre la discrétion du salon VIP et le champagne. Une célébrité mitigée, fragile et à la merci d’un clic ou d’une ride. 
Une table plus loin, des couples nantis dégustent une assiette de fruits de mer des plus garnies. Les femmes arborent l’aisance, la simplicité et l’arrogance des bourgeoises qui ont toujours baignés dedans. Jeans, tee-shirts blancs immaculés et la dernière paire de baskets Philippe Plein aux pieds. Les dimanches sont pour elles des lendemains de soirées guindées où elles peuvent se détendre. Nul maquillage, nul artifice. Elles transpirent le fric et cela suffit à les faire remarquer de loin. Bien à l’aise dans leur statut,  elles rient à gorges déployées et ramassent l’écrevisse et le bigorneau à pleine main. Il y aura toujours un serveur à proximité pour apporter un bol d’eau tiède et de citron. Elles ont l’habitude d’être servie dans ce milieu. Et puis ce restaurant c’est comme leur cantine. Elles adorent y venir pour voir un peu le monde et croiser d’autres riches blasés. À leur table, les hommes discutent du dernier Grand Prix de Formule 1 au Japon. Ils ont déjà acheté leurs billets pour celui de Monaco. Les femmes se plaignent de leurs domestiques, critiquent la qualité de l’enseignement offert dans ces collèges privés hors de prix. L’une d’elle, se retourne. Son regard cherche un serveur. Il croise celui fuyant de notre star. La bourgeoise la fixe quelques secondes, elle lui rappelle quelqu’un, ou plutôt quelque chose.  Elle replonge dans ses conversations et demande alors à ses copines:  » je viens de me rappeler d’une chose les filles, chez quelle couturière allez-vous faire faire les djellabas du ramadan? » 
À l’heure de la douloureuse, notre vedette exhibe fièrement sa carte Gold au serveur. Ses copines, en bonnes courtisanes, se précipitent pour payer le pourboire. Dans la table voisine, nos riches attablés se lèvent. Les serveurs accourent pour tirer la chaise à ces dames. En tenant le cigare coincé entre ses dents, le bourgeois sort deux gros billets de sa poche. Il les tend avec l’assurance du geste usuel. La bande joyeuse et repue quitte sans même payer. Quelqu’un passera plus tard pour régler la note. La mécanique est rodée et quand on aime on ne compte pas.
Dehors, notre vedette et nos bourgeois se retrouvent nez à nez devant le voiturier. Il reconnait l’étoile et le richard. Entre les deux pourboires son cœur vacille. En inféodé rompu, il finit par gratifier la star d’un clin d’œil complice et court servir le bourgeois.

Restaurer l’espoir, un missile à la fois.

Par une nuit du printemps 2015, un bruit sourd, un grondement soutenu m’avaient sortie de mon sommeil, comme d’ailleurs le vent qui souffle ce soir l’a fait. Mais entre les deux soirées, la première était d’une tristesse absolue. J’entendais depuis ma chambre ces avions qui traversaient le ciel en direction du levant. Ils s’en allaient en guerre là-bas dans le Moyen-Orient.

Dans les nouvelles, l’info avait filtré au compte-goutte. Une coalition était née pour mater la rébellion chiite et protéger les lieux saints. Nous en faisions partie. Plus tôt dans les cafés de la ville, les langues se déliaient: nous avions semble-t-il les meilleurs pilotes jamais formés. Radio médina s’est mise en branle et la rumeur bête remplissait tout le vide laissé par une dépêche laconique. On construisait dans l’imaginaire populaire, ce qu’on ne pouvait tenir pour certain. Ce qui l’était, c’étaient ces avions qui franchissaient notre espace aérien et qui me plongeaient dans un immense malaise. Je regardais impuissante la naissance d’une énième guerre. J’entendais ses prémices au dessus de ma tête et j’ai songé à cette région du monde à laquelle on était associés même si pour ma part, je n’avais rien en commun avec mes coreligionnaires orientaux, si ce n’est l’amour du désert. Sur les cartes de la géopolitique mondiale, je faisais partie de la région MENA. Je ne comprends cette appartenance que lorsque je pense au croissant fertile et au royaume de Saba dont mes ancêtres descendraient, à en croire cette première leçon d’histoire au cours préparatoire apprise par coeur sans jamais être expliquée.

Cette nuit le vent qui souffle apporte la nouvelle du retrait de nos troupes de cette coalition au Yémen, 4 ans après. Je n’ose penser aux morts. Je pense à ceux qui poussaient dans le temps un soupir de soulagement et qui se réjouissaient d’être du bon côté de la balance.

Ce soir, les images de la famine me hantent. Une famine laissée là par une opération militaire qui voulait comme son nom l’indique, restaurer l’espoir. Restaurer l’espoir, un missile à la fois, à la foi.

L’alizé improbable.

Cette nuit,  les feuilles agonisent sous le râle constant, froid et insensible. Le vent du soir arrache les derniers souffles de sève à la branche rabougrie. Sans pitié, il l’accule à encore plus de dénuement. Le vent règne en seigneur, despote et intransigeant. Dans sa croisade, il ne laisse aucun recoin. Il s’engouffre dans les vides et finit par m’habiter.

Je me lève et sors à sa rencontre. Dehors, la vie a déserté les rues.  Dehors, la ville se barricade derrière les vitres doubles et épaisses, livrant ainsi les feuilles en pâture. Elles tombent, en rafale à mes pieds et je suis impuissante devant ce carnage. Tant de feuilles jaunies, saisies à vif. Elles meurent dans la dignité, nous offrant leur beauté en guise d’adieu. Partez en paix, un manteau d’hiver vous tiendra bientôt au chaud.

Souffle vent d’automne, je te défierai. Je marcherai ce soir contre toi dans l’allée fantôme, jusqu’à ce que tu abdiques. Car ta bourrasque finira par tomber, comme toutes celles d’avant. Du vent, je n’ai nulle peur, moi la fille de l’Alizé et du Sirocco.

Je marche en te tenant tête et je suis transportée de Montréal à Essaouira. Là bas, le chant des esclaves t’a dompté.

Tu devrais y aller Aquilon, tu apprendrais l’harmonie du son.

Je n’ai nulle peur de toi Vent. C’est de l’humain que je crains la morsure.

 

Un trottoir en deuil.

La vendeuse de bonbons est morte hier.

C’est le vendeur de cartes Pokémon et de pogs qui me l’a annoncé.

Elle s’asseyait par terre sur le trottoir qui faisait face à l’école. Elle se tenait toujours à la même place, se protégeant de la pluie, sous un morceau de plastique transparent et s’abritant du soleil sous son large foulard.

Les jambes croisées, elle tenait son panier en osier sur ses cuisses. Les petits clients n’avaient pas à trop courber le dos pour s’y servir. Elle savait ce que pesait un cartable sur des épaules frêles, elle qui portait le poids de la misère sur les siennes.

La nouvelle bouleverse le petit monde de l’école. Le vendeur de fleurs n’est pas venu ce matin. Il la connaissait bien alors j’en déduis qu’il est sûrement à ses obsèques.

Le vieux gardien de voitures est triste. Lui qui n’est jamais agréable avec personne, qui vit submergé par les autos  cherchant une place de stationnement et les conducteurs impatients, avares ou fuyants. Il les appelle fièrement ses clients. Je suis sa cliente depuis une décennie. Il tire sur sa cigarette en me répétant qu’il ne la verra plus, qu’elle était une bonne personne, une énième victime d’un destin miséreux. Il me parle sans me regarder et souffle dans son sifflet pour drainer le trafic dans cette ruelle infernale.

-Te souviens-tu du balayeur ?  Me lance-t-il. –oui !  – il est parti lui aussi comme un jour, je partirai et vous n’aurez plus personne pour garer vos voitures.

Ils sont comme cela , des hommes et des femmes qui vivent devant cette école lorsque nous ne faisons que traverser ses trottoirs en leur jetant un coup d’œil furtif ou en les ignorant.

Ils vivent de ces quelques dirhams glanés ça et là dans l’avidité et la gourmandise d’un enfant.

Lorsque je vais vers eux, ils me parlent de leurs rêves et leurs visages s’animent d’une étincelle de vie, jusque-là absente.

Le jeune vendeur de cartes Pokémon rêve de partir, de rejoindre les rivages andalous mais refuse de le faire dans les patéras de la mort. Il est prêt à épouser une veuve ou une femme divorcée avec enfants et qui résiderait eu Espagne. Il me dit qu’il ne veut ni voitures, ni argent, mais qu’il veut simplement vivre au milieu d’humains sereins. Il est prêt à payer pour cela. Le voilà qui me raconte son arrivée en autobus et l’agressivité de ses semblables lorsqu’un sourire suffit. Il a fait des études universitaires en littérature française, mais c’est le pavé aride qui le nourrit. Il est fier de son travail et me montre un balai qu’il ramène avec lui chaque jour pour nettoyer sa petite place. Il conclut qu’il ne veut pas vivre sur ce trottoir et disparaitre un jour, dans l’indifférence, comme la vendeuse de bonbons. Je ne peux qu’acquiescer.

Le gardien de voitures, avec son gilet fluorescent et la clope au bec, me lance que son rêve serait que plus jamais aucune remorque de dépannage ne vienne perturber sa routine dans cette ruelle. Il aimerait aussi que tous ses clients le payent. Contrairement aux horodateurs, il dit garder un œil sur tous les véhicules dont il a la charge. Il connait les agents de circulation et est capable de repérer un voleur à distance et le chasser.

Je ne saurai jamais quel était le rêve de la vieille vendeuse de bonbons. Avait-elle des enfants? Dans quel taudis vivait-elle? Était-elle malade?

Je verrai son ombre à chaque fois que je marcherai sur ce trottoir qui mène à l’école et je me souviendrai alors de la dignité de son visage.

Qu’elle repose enfin en paix.

 

Opposer au viol collectif, le déni collectif 

La dérive intellectuelle et sémantique de certaines figures pensantes des réseaux sociaux incite en toute légitimité  à questionner leur rapport à l’humain. Sa préséance sur tout le reste est remise en question. On prône le militantisme à la carte comme s’il s’agissait d’un enjeu de géopolitique internationale. On dénigre l’acte abjecte car on n’aurait pas eu la primeur de l’indignation, ni celle de l’élan citoyen.  On se désolidarise et on ferme les yeux au nom du complot. Les indignés sont alors des agitateurs et des agitatrices en mal d’adrénaline et de buzz.  On se rabat enfin sur la mauvaise vanne pour enfoncer davantage le clou du dégoût. 

Laides, attardées mentales, féministes, voilées, femmes en burkini ou en monokini, nous avons toutes goûté à ce jugement supérieur, condescendant.  Les certitudes tenaces et le raccourci facile ont conforté le déni en l’arrosant d’un sexisme décomplexé. 

Éduqués, vous l’êtes pourtant. Vous avez été à l’école, vous avez fréquenté les bancs de l’université. Vous avez, contrairement aux gamins délinquants de ce bus infernal, vécu ce qu’ils rêvent de vivre et qui les frustre au point de les livrer à la violence et aux dérives de toutes sortes. Vous avez pris l’avion et côtoyé cet occident dont vous avez pour la plupart d’entre vous, adopté et chéri la langue. Vous avez épousé ses valeurs  d’égalité et de parité. Les féministes d’ailleurs seraient-elles donc plus à votre goût?

Vous êtes-vous jamais demandé à quel point votre regard qui nous livre à votre jugement sans appel est pesant, ostracisant et castrateur. 

Quel est donc le plus choquant à l’égard de cette presse étrangère qui nous voudrait tant de mal ? Des femmes et des hommes qui se solidarisent avec la victime d’un viol collectif ou ceux qui dénoncent la mocheté des manifestantes et la bêtise des bobos déconnectés de la réalité du bled. Ce complot ourdi qui viserait à entacher l’image du pays, vous contribuez largement à en tracer les grandes lignes.

On ne nait pas délinquant on le devient. On ne nait pas sexiste, on le devient. La bêtise et la suffisance font le reste.  Dans un cas, comme dans l’autre, nous vous subissons.

Le cirque de nos préjugés

Rentrer dans un magasin branché se veut une expérience sensorielle. Une enseigne, c’est d’abord un concept et un état d’esprit qu’elle vend au prix fort. Dans celle-ci, la musique techno joue à tue-tête dans une ambiance feutrée et un décor tropical fait de branchages, de palmiers en plastique et d’aras au plumage bleu cobalt. J’aurais pu apprécier l’effort artistique à sa juste valeur si j’avais pris mon café du matin à tête reposée, mais l’urgence de la situation imposait le sacrifice. Mon ado n’avait plus de jean suffisamment déchiré à se mettre. La décence de ses pantalons la plongeait dans une profonde tristesse.
Devant les présentoirs à vêtements, des jeunes brassent la marchandise à une main ; l’autre main  surfe frénétiquement sur un téléphone intelligent.  Assis sur les rares banquettes offertes,  des parents patientent, l’air dépassé. D’autres comme moi, tentent dans un ultime acte de résistance, de conseiller leur enfant.
Voyant mon désarroi, un jeune vendeur arrive et discute avec nous. Mon enfant lui prête l’oreille et semble se fier à son goût.  Elle met fin à son snapshat avec les copines, et se décide à essayer sa pile de vêtements.

Je prends le temps de  remercier le vendeur en lui avouant que j’étais trop vieille pour apprécier le degré d’effilochement d’une déchirure de jeans.

Le jeune homme a la bonne humeur contagieuse. Le genre de personnes débrouillardes qui vous redonne espoir et envoie votre cynisme botter en touche. La discussion s’engage animée et sympathique.  Dévoué à son travail, il cause en  pliant les vêtements et en les remettant en ordre. Il surveille sa section au cas où une autre âme désespérée demanderait conseil. Il m’avoue qu’il aime son travail parce qu’il peut échanger avec des gens de tous bords. Je le complimente sur son tatouage à l’avant-bras. Il finit par m’avouer que son métier et sa passion sont le cirque. Je lui parle du grand chapiteau de Salé car, à ma connaissance, c’est la seule initiative qui enseignait ces arts. Une gêne s’installe et le voilà qui réplique « oui mais moi je ne suis pas un enfant de la rue, les gens croient tous que si tu viens de là c’est parce que tu es weld zenka (enfant des rues) » Je le regarde avec beaucoup d’admiration et je lui confie avec une voix calme et maternelle:  » je suis enfant de la rue, nous sommes tous wlad zenka et ne laisse jamais personne te faire croire le  contraire, ne laisse jamais personne te juger sur tes origines, ne donne jamais à quelqu’un le droit de t’ôter ta joie de vivre ou de voler ton rêve » son visage s’illumine. On échange une poignée de main amicale, une tape sur l’épaule et je ressors de ce magasin, le cœur léger et fière. La jeunesse ne cessera jamais de me surprendre, de m’éblouir et de m’enrichir. Merci !

La conscience du vivant.

J’ai vu deux singes magot à la place Jamae El Fna et leur image me hante. Ils étaient  pendus à une chaine en métal et ils doivent toujours l’être à l’heure où j’écris ces quelques lignes . Ils étaient deux à graviter autour de leur maître. Le plus jeune s’accrochait à son épaule, désorienté  par le brouhaha de la place . Son regard scrutait, non sans stress, ce monde fait d’humains à pieds, d’humains à deux roues, de bruits de vendeurs qui achalent le passant et de sons de ghaita supposés charmer les serpents.  Son aîné paraissait plus résigné. Il connaissait son rôle  et Il se tenait prêt à grimper sur l’avant bras du touriste pour une photo souvenir. Il allait au devant des gens  en trainant son arrière-train recouvert d’une couche culotte souillée .

Les deux macaques vous accueillent à l’entrée de la place et leur spectacle m’a affligée. Aux côtés des reptiles, ils demeurent les mascottes de la halka et des attroupements où les joutes orales le disputent aux habiletés des jongleurs, danseurs et cracheurs de feu. Des cédraies de l’Atlas ils ne doivent garder aucun souvenir. Nous sommes à des lieux des forêts et de leur habitat normal. Nous  sommes aussi à des années lumières de la conscience du droit des animaux de n’importe quel touriste occidental qui foule le sol de Jamae El Fna. J’ai déjà vu, sur une jetée en Gaspésie, de l’autre bout de l’Atlantique, un enfant pleurer de chaudes larmes car un adulte avait pêché un maquereau et que le pauvre poisson gigotait sur la grève. Il persiste dans ces spectacles de rue d’un autre temps, ma volonté de ne pas composer avec ce temps historique décalé qui fait qu’une fille du bled peut se retrouver bien étrangère chez elle.

Enfant des dunes et enfant du bitume.

Nous avions l’enfance en commun. Elle, la petite danseuse de la troupe de Guedra, cet art ancestral sahraoui. Petite fille d’une grande danseuse et qui marchait sur les pas de sa mère. Elle était l’enfant des dunes et du vent. Et j’étais la fille du bitume et du béton, l’enfant de la ville mais fille d’artiste quand même et dont le papa dirigeait le festival national des arts traditionnels marocains. 

Chaque soir derrière les murailles du Palais Badii à Marrakech,  je sillonais les gradins de long en large, à la recherche d’un meilleur emplacement que celui de la veille et d’un bien meilleur que celui de l’avant veille. Enfant privilégiée par le statut de son père, je prenais place avant les spectateurs et une fois le spectacle lancé, je comptais les troupes qui défilaient pour admirer enfin mon amie. Elle clôturait le numéro de danse de sa mère  en se dressant sur ses genoux et en pliant et dépliant ses doigts fins au rythme des tambours. Elle avait les épaules dénudées, le corps drapé dans des mètres de tissu bleu venu des fins fonds du désert, dans une caravane qui a traversé le pays des tamacheks et qui a posé ses colis dans une oasis de la vallée du Draa. Son buste était perlé de bijoux en argent, son visage était couvert d’un bout de voile noir et ses tresses de jais volaient au vent à mesure que les tambours s’affollaient. Avec naturel et beauté et dans l’insouciance que son enfance permettait, mon amie célébrait une part de mon patrimoine, de ma mémoire et de ma culture. À son insu, elle était couronnée gardienne d’une tradition et dépositaire d’un art. Une gardienne sans chichis qui émerveillait la nuit par sa grâce et qui, le matin, jouait aux osselets avec moi sous la tente dressée par sa troupe, sa famille, au coeur du stade El Harti.

Ce soir et trois décennies plus tard, en me lamentant devant la programmation télévisée du Ramadan, mon regard a croisé le temps d’un spot publicitaire, le visage de mon amie. L’odeur du henné dont ses mains étaient couvertes a envahi mes narines. Du fond de ma mémoire, les souvenirs remontaient et je la revoyais riant de mes maladresses, incapable que j’étais de retenir une chorégraphie d’apparence simple. Ce soir, il a fallu d’un plan de quelques secondes pour m’émouvoir. Je ne l’avais pas oubliée. Et elle ne doit plus se souvenir de moi. Les gens du spectacle voient défiler tant de gens. Elle m’avait offert une petite fiolle d’un parfum entêtant et une fibule en argent que j’ai retrouvé. Elle m’avait offert bien plus qu’un complément esthétique. Elle a complété mon identité et l’a amarrée solidement à mon âme et épinglée pour toujours dans mon coeur.